Ceci est notre sang

Honnêtement, avec cette affaire d’endométriose qui me pourrit la vie depuis mes onze ans, mes règles et moi, on a un rapport assez haineux. Je hais leur utilité, leur consistance, leur couleur, leur odeur, en gros, leur existence. Mais j’ai quand même lu avec attention Ceci mon sang d’Elise Thiébaut ¹. Avec attention, ça veut dire que je ne l’ai pas lu en diagonal avec la télé en fond, mais bien assise et en prenant des notes (impressionnant, hein ?). Je l’ai lu, d’abord, parce qu’Elise Thiébaut a l’air d’être quelqu’un de bien et l’instinct, ça compte. Ensuite, parce que tout le monde en parle dans la communauté féministe & endogirl. Et puis parce que, comme Elise Thiébaut est une journaliste, j’ai pensé que le sujet serait bien traité (c’est ma déformation professionnelle). Et je ne me suis pas trompée ! C’est extrêmement bien traité !

ceci-est-mon-sangCe livre regorge d’informations : à travers ses multiples anecdotes, on apprend la biologie des ovocytes, les origines et les rites, l’influence des dieux et déesses grecs, l’impact dans les religions monothéistes, la polémique du tampon ou encore de la taxe rose (en France et ailleurs), les alternatives naturelles, les inévitables endométriose et syndromes pré-menstruelles ou encore la grande inconnue des cellules souches. Je ne vais pas vous réécrire son livre, d’abord ce serait long et en plus, vous n’irez pas l’acheter. Mais j’ai sélectionné quelques morceaux choisis parmi la foule de choses que j’ai apprises.

L’attaque terroriste biologique

Personnellement, je trouve que tout ce qui se passe dans mon corps est d’une violence extrême. Comme si chaque zone menait sa propre petite guérilla de temps à autre sans tenir compte des ordres de la Centrale cervicale (pour ceux à qui cette référence échappe totalement : rattrapage immédiat avec La Minute du peuple). Donc ça m’a fait un bien fou quand j’ai senti qu’Elise Thiébaut partageait un peu mon point de vue. Comme si c’était ma caution éthique…

3318962867_f20d20fa3b_o.png« L’ovocyte est pourtant un petit phénomène de foire dans son genre, qui connaît un sort tragique, quoique totalement ignoré. Durant la phase folliculaire, les quatorze premiers jours du cycle, il doit subir, comme des milliers d’autres gamètes rescapés de l’autodestruction, une phase de recrutement extrême à côte de laquelle l’entraînement des GI ressemblerait à une promenade de santé. On ne sait ce qui détermine le choix de l’heureux élu qui aura le droit d’entrer dans un sac, appelé follicule, afin de mûrir et grossir jusqu’à atteindre la taille respectable de 20, voire 25 mm. Arrivé à maturation, le follicule de De Graaf devient kamikaze et explose littéralement dans l’ovaire, libérant l’ovocyte qui part à l’assaut de la trompe de Fallope : c’est ce processus qu’on ovulation. Je ne sais pas vous, mais moi je trouve que les débuts de la vie dans l’espèce humaine ont énormément de points communs avec une attaque terroriste. »

De même, avec le dégoût profond qui m’a habité toutes ces années au sujet des règles, je pense que j’ai loupé pas mal de choses en classe de SVT. Ou alors, peut-être l’utérus, c’était juste pas hyper tendance auprès des collégiens ? Bref, tout s’est mis en place dans mon cerveau quand j’ai lu ces quelques lignes (et si ça vous paraît évident, ne gâchez pas le plaisir de ma découverte, merci). « L’utérus est, en effet, un muscle entre toutes choses. Il se contracte dans tous les sens, que ce soit pour aspirer les spermatozoïdes, évacuer les muqueuses, s’élargir lors de la gestation, puis expulser le foetus pour le mettre au monde. Ces contractions peuvent être nombreuses, anarchiques ou bien discrètes. » Bon d’accord, ça a surtout pris du sens parce que j’ai ce qu’on appelle « des contractions d’accouchements » quand j’ai mes règles et ça m’a toujours semblé complètement fou et extrême. Là, c’est devenu logique. Même si je hais toujours mon utérus.

Le tabou

Bon, il n’y a pas grand-chose à ajouter à ce mot-ci quand on parle des règles. C’est assez évident et Elise Thiébaut l’évoque largement à travers tout son livre. Deux citations m’ont toutefois particulièrement émue (et comme je suis plus souvent dans la colère sur cette thématique, c’est suffisamment rare pour être souligné).

Shut-Your-Mouth-Podcast« La stigmatisation, c’est l’incapacité pour quelqu’un de parler clairement et confortablement de son corps (…). C’est ne pas savoir accès au langage qui vous fait vous sentir en sécurité ou tout simplement normale quand vous parlez de votre corps, au lieu de vous sentir bizarre ou mal à l’aise (…). Or, ne pas pouvoir parler de son corps est la forme d’oppression la plus efficace. Cela interdit aux femmes de parler avec confiance de ce qui leur arrive biologiquement et, pire, cela empêche d’aborder les problèmes médicaux qui peuvent arriver en même temps. Cela crée une culture dans laquelle nous croyons tous que les règles ne sont pas si inconfortables que ça, et que si vous dites quelque chose à propos de ça, ça doit être parce que vous essayez d’attirer l’attention sur vous. » ²

« On a vu qu’une des caractéristiques de la physiologie féminine, c’est l’étroite liaison des sécrétions endoctrines et de la régulation nerveuse : il y a une action réciproque ; un corps de femme – et singulièrement de jeune fille – est un corps « hystérique » en ce sens qu’il n’y a pour ainsi dire pas de distance entre la vie psychique et sa réalisation physiologique. Le bouleversement qu’amène chez la jeune fille la découverte des troubles de la puberté les exaspère. Parce que son corps lui est suspect, parce qu’elle l’épie avec inquiétude, il lui paraît malade : il est malade. On a vu qu’en effet, ce corps est fragile et il y a des désordres proprement organiques qui s’y produisent ; mais les gynécologues s’accordent à dire que les neuf dixièmes de leur clientes sont des malades imaginaires, c’est-à-dire que, ou bien leurs malaises n’ont aucune réalité physiologiques, ou bien le désordre organique est lui-même motivé par une attitude psychique. C’est en grande partie l’angoisse d’être femme qui ronge le corps féminin. » ³

Je vous laisse y réfléchir, tranquille…

Protection rapprochée

Trente millards de dollars soit vingt-six millards d’euros soit le marché annuel de la protection périodique soit encore le PIB de Bahreïn. Je sais pas vous mais moi, ça m’a estomaquée. Je savais que ça représentait des tonnes de fric mais à ce point ! Et pour ça en plus ! Des serviettes qui collent mal, qui vous irritent la peau, qui font scrontch quand vous marchez, et qui sont insupportables quand il fait chaud. Des cup qui menacent de se renverser sur votre petite personne quand vous l’enlevez… Des tampons de plus en plus perfectionnés mais dont on ignore toujours la composition ! Non mais sérieux ?

tampon« Bien que j’ai donné aux trois multinationales près de 2 500 euros, à raison d’une boîte de seize tampons ou serviettes par mois durant près de quarante ans – ce qui, d’après moi, pourrait constituer la base d’une relation de confiance – je n’ai jamais été informée du fait que la plupart de leurs produits pouvaient contenir des traces de substances potentiellement cancérigènes ou susceptibles de perturber mon équilibre endoctrinien, comme de la dioxine, de l’hydroxytoluène butylé (BHT), des pesticides ou même un herbicide. » Personnellement, cette opacité me rend dingue et tant qu’à faire, allez signer la pétition pour rendre visible la composition des tampons.

Pour des raisons médicales, pratiques et financières, je n’ai plus mes règles depuis deux ans. Et j’avoue que c’est un petit bonheur de chaque jour (bon sauf quand une crise d’endométriose s’invite par surprise). Mais – parenthèse – si j’avais à choisir, je pense qu’aujourd’hui, je me tournerai vers ces culottes spéciales règles que j’ai trouvé absolument géniales et canons : Thinx ! Bref alors que 800 millions de femmes ont leur règles au moment j’écris ces lignes (si c’est pas hallucinant), le moyen de contraception le plus utilisé (pour celle qui y ont accès) est la stérilisation féminine à 30% (sérieusement ?!!) selon l’Institut national d’études démographiques. Et alors que la France a la chance d’avoir accès à la pilule sans aucune difficulté (57% des Françaises l’utilisent), peu de femmes l’utilisent en continu, ce qui supprime pourtant les règles et n’a aucune contre-indication médicale connue. Comme s’il fallait quand même s’auto-flageller un peu… Quant à cette catégorie qu’évoque Elise Thiébaut, elle me donne des accès de rage : « Plusieurs femmes que je crois rationnelles m’ont ainsi affirmé que les hormones contraceptives étaient des « poisons », et je vois de nombreuses jeunes filles se détourner de ce mode de contraception après avoir navigué sur des sites qui diabolisent tout à la fois la pilule, l’interruption volontaire de grossesse et le stérilet, pour des raisons plus idéologiques que scientifiques. »

E-DU-QUEZ – VOUS !

Finalement, le goût amer que me laisse la lecture de Ceci est mon sang (outre une précieuse mine d’informations emmagasinée) est cette idée d’enfants gâtés. Cette génération qui ne s’est pas battue pour avoir des droits civiques, le droit à la pilule, le droit d’avorter, etc. a tendance à oublier que les acquis sont fragiles. Et ces pseudos femmes libérées font parfois preuve d’une bêtise inouïe. « Aucun risque de choc toxique avec la cup menstruelle, naturelle et bio » -> C’est plus rare certes mais le risque existe aussi. « Le tampon donne l’endométriose » -> Archi-faux. « La pilule c’est du poison hormonal, ça donne le cancer » -> C’est l’inverse ! La pilule a un effet protecteur contre certains cancers dont celui des ovaires, de l’endomètre et de l’intestin !

Quand on a la chance d’avoir accès à l’information et aux soins, on n’a pas le droit de colporter des rumeurs infondées ou de faire du prosélytisme de bas étage. Tout comme on a pas le droit d’occulter une maladie comme l’endométriose qui touche 180 millions de femmes dans le monde et d’écrire par exemple un article intitulé « Comment j’ai maté mes douleurs de règles en 4 étapes » quand une large partie du lectorat ne pourra jamais le faire (Coucou madmoizelle.com oui je suis toujours en colère)…

Bref, ce livre m’a parfois dégoutée, beaucoup dérangée, souvent énervée mais j’ai appris et je continue d’avancer.

¹ Toutes les citations proviennent de Ceci est mon sang, La Découverte, janvier 2017.
² Kiran Gandhi et Manjit K. Gill, « The menstrual taboo in India and in the US : what does it look like, why does it exist ? » Thomson Reuters Foundation News, 7 juillet 2016.
³ Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949.

2 commentaires sur “Ceci est notre sang

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  1. toujours très intéressant.. figure toi que je suis entrain de faire un blog aussi sur la maternité aujourd’hui parvenue je pense que j’ai envie de coucher sur « le papier « certaine réflexion, de les partager et d’avoir des échanges je sens que ça peut me faire du bien et m’aider dans certaines difficultés … comment t’as eu l’idée toi ? bref j’espère qu’on se verra bientôt histoire d’en rediscuter. Gros bisous

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    Aimé par 1 personne

    1. Excellente idée ! Je pense que l’idée vient toujours de la même façon : le besoin d’exprimer et d’échanger pour comprendre plus de choses, pour avancer, pour faire de la prévention aussi. Dans tous les cas, c’est une démarche qui fait énormément de bien et peu importe le temps que l’expérience dure. Donc si tu en ressens le besoin, fonce ! ❤

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